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23 mars 2017 | כה אדר התשעז
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Sophie Stern, une « Maison de famille » complexe

« Maison de famille », le deuxième  roman de Sophie Stern, parle d’une femme à la recherche de son identité dans son histoire personnelle et familiale mais aussi dans l’Histoire, celle de l’exil et de la guerre.

D’un père juif allemand issu de la grande bourgeoisie de Francfort et d’une mère ayant grandi au sein d’une famille de neuf enfants à Rabat (Maroc) et qui a été élevée à l’école de l’Alliance dans l’amour de la culture française, Sophie Stern, née en 1969 à Haïfa, a pourtant grandi à Paris.

Enseignant l’histoire et les lettres au lycée, son lien à l’écriture remonte à l’enfance, aux centaines de lettres écrites à ses grands-parents paternels qui vivaient à Locarno en Suisse ou à sa grand-mère à Tel-Aviv. Après s’être essayée aux nouvelles, puis au journal, Sophie Stern publie son premier roman, autobiographique, « Recommencer ailleurs » (Editions Avant-Propos, 2012) qui retrace l’itinéraire d’une parisienne montée en Israël et le regard qu’elle porte sur cette nouvelle société.

Son second roman, « Maison de famille » (Editions Avant-Propos) n’est pas à proprement parler un livre autobiographique bien qu’écrit à partir d’éléments biographiques, de ses expériences personnelles, des questions qui la touchent ou des sujets qui la tourmentent. « Mais il entre bien sûr une part de fiction dans l’écriture d’un roman, dimension nécessaire je crois, que j’appelle « le maquillage de l’écrivain », seul moyen de préserver une pudeur à laquelle je suis très attachée », confie l’auteur.

Elsa Fisher, l’héroïne du livre, rentre de voyage et découvre une lettre laissée par son compagnon. Craignant la rupture, elle fuit son appartement et arrive à la maison de vacances familiale, une maison remplie de livres, objets, souvenirs, qu’elle va faire revivre, tout en se questionnant sur son avenir, la question traversant en filigrane ce roman étant « Comment s’extraire de son passé ?» et plus précisément « Comment sortir du musée de son enfance? ».

Invitée à présenter son livre à l’Institut français de Tel Aviv le 11 novembre prochain, Sophie Stern répond aux questions d’IsraPresse.

http://institutfrancais-israel.com/blog/conference-sophie-stern/

IsraPresse: Ecrivain franco-israélienne de langue française, est-ce important pour vous d’être reconnue comme auteure en Israel où vous avez choisi de vivre?

Sophie Stern : En 2008, j’ai quitté Paris pour Jérusalem. Puis en 2010, je me suis installée avec ma famille à Haïfa où je vis actuellement. Mon Alyah ne m’a pas été dictée par des considérations d’ordre idéologique ou religieuse mais plutôt par la curiosité, le désir de connaître Israël, pays jusque-là un peu idéalisé et réservé aux vacances. Je suis et me considère comme un auteur franco-israélien de langue française. Je suis très sensible à la littérature israélienne. Les romans d’Amos Oz, Zeruya Shalev, Yoram Kaniuk ou Judith Katzir me concernent et me passionnent. Présenter mon roman dans le cadre de la 26ème Foire Internationale du Livre de Jérusalem m’a émue. Mes romans ne sont pas encore traduits en hébreu mais je serais très heureuse lorsque cela sera le cas.

IsraPresse : Elsa Fisher, l’héroïne du roman, arrive à un moment de sa vie ou ce qu’elle croyait être tracé s’effondre. Est-ce que la fuite vers la maison de famille n’est-elle pas finalement un prétexte pour raconter les histoires de chaque membre de la famille, un peu au détriment de l’histoire a priori centrale d’Elsa?

Sophie Stern : La fuite de l’héroïne, Elsa dans la maison de famille n’est pas un prétexte pour raconter au passage le destin tourmenté d’une famille juive. C’est un détour nécessaire dans le fil de l’intrigue, le besoin d’introduire une complexité, de relier cette héroïne moderne, spécialiste de Houellebecq, en pleine crise amoureuse, à son passé, son histoire, au tissu de son identité dont la vieille maison est encore la gardienne. Toutes ces vies, l’effacement progressif puis le renoncement de cette grand-mère pianiste à son art, la peur et la solitude de cet enfant (son père) caché dans une église, le courage et l’aplomb de ce grand-père qui fuit l’Allemagne nazie à temps, l’héroïne les portent. Ces histoires se tissent en elle, forment le kaléidoscope de son identité. Elles font aussi écho à ses doutes, la renvoient à son propre sentiment d’isolement et de précarité. Elsa Fischer se mire dans le miroir de son passé, à travers l’inventaire des onze chambres de la maison de famille.

IsraPresse : Nous découvrons plusieurs figures féminines mais la mère de l’héroïne est assez effacée de l’histoire familiale. Est-ce voulu que l’intrigue tourne autour de l’histoire paternelle?

Sophie Stern : Je ne prémédite pas complètement la place qu’occupe chacun de mes personnages dans le roman. Il n’y a pas de logique ni de symétrie obligatoire à l’œuvre.  Et il se trouve que la figure du père semble plutôt dominante et fait de ce roman, également un livre sur le père. Il exprime sans doute le besoin ressenti, après sept ans passés en Israël, de revenir à cette mémoire, cette rive européenne de mon identité, cette part juive allemande qui hante mon héroïne. Sans doute n’est-ce pas sans aucun lien avec le contexte de l’année 2015, et un certain désarroi ressenti face aux tragiques évènements de janvier 2015 à Paris ainsi qu’au malaise croissant de nombreux Juifs français.

IsraPresse : Eyal, l’Israélien un peu mystérieux, apparait assez tardivement dans le roman, mais finalement son rôle est assez central. Que pouvez-vous dire de ce personnage?

Sophie Stern : La figure d’Eyal entre effectivement assez tard dans le roman. Il n’en demeure pas moins un personnage central du livre. Jeune israélien en exil en France, fasciné par la culture européenne, séduisant et énigmatique à souhait. Il est vu et décrit à travers le regard de l’héroïne, à travers le prisme de ses fantasmes et de ses préjugés à l’égard du sabra (Israélien de souche NDLR). Pourquoi le père lui a-t-il confié la délicate mission de débarrasser la vieille maison ? Sans doute parce qu’il est le seul à pouvoir accomplir cette tâche que ni sa femme ni aucun de ses enfants trop ambivalents à l’égard du lieu ou trop englués dans le passé, ne pouvaient prendre en charge, assumer. Il faut aller chercher un israélien pour rendre possible, tangible la mise en vente de cette vieille demeure délaissée par tous, mais dont personne n’a le courage de se séparer. Condition nécessaire pour que l’histoire avance, que le jeune frère s’envole au Canada, et qu’Elsa émerge de la brume, en oublie la lettre !

Propos recueillis par Nelly Ben Israël