full screen background image
Search
30 mars 2017 | ג ניסן התשעז
  • :
  • :

Rencontre avec Eliette Abécassis

12014Elle est l’une des figures du milieu littéraire parisien. Normalienne, écrivain, scénariste et chroniqueuse télé, Eliette Abécassis a toujours porté une voix aussi bien juive que juste dans l’espace public. Fille du rabbin et philosophe Armand Abécassis, celle qui a vu le jour à Strasbourg, l’un des berceaux du judaisme français, raconte son amour pour la France. Une France perdue où le vivre-ensemble et la coexistence des communautés ont cédé comme une digue. Dans « Alyah », son dernier roman, en librairie depuis le 13 mai, l’auteur de « Qumran »,  décrypte le mal-être des Juifs de France et la tentation d’Israël. Si son livre est un roman, elle n’hésite pas à évoquer son cas personnel et passer au « je », le temps d’une interview.

IsraPresse : Comment est née l’idée de ce livre ?

Eliette Abécassis : C’est une histoire que je mûris depuis longtemps. Je crois que cela remonte à l’assassinat d’Ilan 9782226318145gHalimi. Après, il y a eu le drame de Toulouse. L’été dernier, j’écrivais sur un tout autre sujet. Quand j’ai vu les images des manifestations où l’on entendait « Mort aux juifs », de l’attaque de la synagogue de la Roquette ou encore les magasins juifs brûlés, je me suis dit que je ne pouvais pas écrire sur autre chose. Camus disait : « Ecrire c’est mettre de l’ordre dans ses obsessions ». J’ai ressenti l’urgence d’écrire sur ce malaise des Juifs de France, cette angoisse permanente. J’écrivais sous forme d’interrogation. Et puis, les attentats contre « Charlie Hebdo » et contre l’HyperCasher en janvier ont tout changé. L’interrogation s’est transformée en affirmation, une affirmation pessimiste et tragique. J’ai la sensation que la France subit une forme de barbarie.

I : D’où vient-elle cette barbarie ?

E.A : Cette barbarie a été rendue possible par vingt ans de laisser-faire. Le laisser-faire des médias plus prompts à critiquer Israël qu’à se pencher sur les massacres en Syrie. Le laisser-faire politique. Le gouvernement a démissionné. L’éducation nationale a baissé les bras, à l’image de la réforme du collège que l’on nous prépare.

I : Dans votre livre, l’héroïne raconte le désamour pour la France. Quelle est la part de fiction ?
E.A : C’est un vrai roman. Il raconte une histoire d’amour et de désamour. Il reprend tous les codes du genre romanesque classique. Il y a des personnages, une narration. C’est un livre écrit dans l’urgence et l’actualité. Le récit est entrecoupé de ce qu’elle lit dans la presse ou ce qu’elle entend à la télé. La force de la littérature c’est finalement de refléter une réalité, de donner à voir sa vérité et toute sa complexité.

I : Pensez-vous à l’Alyah pour vous ?

E.A : Je me suis toujours posée la question. C’était une question utopique. J’en parlais comme un doux rêve. C’était un idéal qui dépassait largement le cadre de la fuite. Aujourd’hui, c’est devenu, au regard de l’actualité une question impérieuse: « Quand part-on ? Comment ? »

I : Votre échange très vif avec Jean-Luc Mélenchon dans « les grandes questions » sur France 5 a fait le tour du web. Vous avez réussi à pointer du doigt son incapacité à prononcer le mot « musulman » quand il évoquait « les fanatiques religieux » qui avaient tué Charb. Comment expliquez –vous cette dénégation ?

E.A : Je m’y attendais. Je crois que qu’il a été lui-même gêné de son propre embarras. Ce qui est plus surprenant c’est que l’on retrouve la même dénégation chez d’autres. François Bayrou, a réussi à tenir 15 minutes sans prononcer le mot « islam », même chose pour Edwy Plenel venu présenter un livre titré « Pour les musulmans ». Dans le cas des politiques, je parlerai de tabou électoraliste. Ils pensent que s’ils dénoncent « l’islamisme », ils vont se mettre à dos leur électorat musulman. C’est un mépris pour ces derniers.  Le plus tragique, c’est que l’on ne peut combattre un fléau qu’on ne nomme pas.

I : Etes-vous optimiste pour l’avenir des Juifs de France ? Pour vous en France ?

E.A : Personnellement, j’aimerais pouvoir rester. J’aime la France, les Juifs aiment la France. Notre présence en France est très ancienne. Le discours du premier ministre Manuel Valls après les attentats du 11 janvier dernier l’a rappelé. Sans les Juifs, la France n’est pas la France. Cela a été un grand moment mais je crains que pour les Juifs, ce soit de plus en plus difficile au quotidien et qu’il devient pour eux impossible de rester.

Propos recueillis par Virginie Guedj-Bellaïche

Eliette Abécassis, « Alyah », Albin Michel, en librairie.