full screen background image
Search
18 novembre 2017 | כט חשון התשעח
  • :
  • :

Le nucléaire iranien : enjeux et perspectives

Eitan Barak

Pr. Eitan Barak. Crédit: Huji

Le 2 avril 2015, l’Iran et six grandes puissances acceptaient un accord-cadre visant à réguler le programme nucléaire iranien. Un accord définitif doit être conclu ce mardi 30 juin. IsraPresse a rencontré le Pr Eitan Barak, de l’université hébraïque de Jérusalem, spécialisé en droit international, qui a longuement étudié la question de la régulation de la prolifération nucléaire. Nous avons essayé de comprendre avec lui les enjeux de cet accord historique.

L’accord de Lausanne: un frein aux ambitions iraniennes ?

La question de savoir si cet accord empêchera l’Iran de se doter de l’arme atomique préoccupe bon nombre d’observateurs avisés de l’actualité internationale. Eitan Barak pense que cet accord privera cet Etat de cette arme, mais cet avis demande quelques éclaircissements préalables sur la stratégie iranienne. Selon lui, cet accord sert, de façon générale, les intérêts du régime des mollahs, car les Iraniens aspirent à être dans une situation semblable à celle du Japon, un pays qui a la capacité, dans un laps de temps très court, de détenir cette arme de destruction. L’Iran, qui possède déjà des centrifugeuses, espère donc faire partie de ces pays, dits « du seuil nucléaire ».

« La question qui intrigue les Américains et les Israéliens est de savoir combien de temps s’écoulera à partir du moment où ce pays décidera de produire une bombe atomique », affirme Eitan Barak. L’Iran désire signer cet accord, car celui-ci va lui fournir le répit nécessaire pour arriver au stade du seuil de nucléarisation, grâce à la levée des sanctions pesant sur sa fragile économie, tout en préservant un état d’avancement de son programme nucléaire lui conférant un avantage certain pour forcer le respect des autres pays, notamment celui de son ennemi héréditaire, l’Arabie saoudite.

Ainsi, les deux parties devraient arriver à un accord, et l’Iran ne sera pas une puissance nucléaire, selon le professeur de l’université hébraïque. « Entre la possibilité de se faire attaquer par Israël ou les Etats-Unis et l’option de devenir un pays du seuil nucléaire, l’Iran choisira la deuxième option », analyse-t-il. « Il risque de tout perdre, alors qu’avec un accord, l’Iran écarte aussi la possibilité d’une attaque d’Israël, qui peinera à légitimer un usage de la force, désavouant de fait, la décision des grandes puissances occidentales ».

Prime Minister of Israel Benjamin Netanyahu uses a chart as he speaks about the Iranian nuclear program during the 67th session of the United Nations General Assembly September 27, 2012 at UN headquarters in New York. Photo by Avi Ohayon/ GPO / Flash90

Binyamin Netanyahou, à l’assemblée général des Nations unies, s’inquiétant de l’avancée du programme nucléaire iranien, le 27 septembre 2012. Crédit: Avi Ohayon/ GPO / Flash90

Israël, grand perdant de cet accord ?

« À notre plus grand regret, les rapports fournis par les principales puissances attestent d’une accélération de leurs concessions devant l’obstination iranienne. L’accord atteint avait déjà l’air mauvais dès le départ. Il semble empirer de jour en jour », a déclaré Binyamin Netanyahou, le 14 juin dernier, lors d’un conseil des ministres. « Au fond, les discours enflammés de Mahmoud Ahmadinejad, l’ancien dirigeant iranien, ont bien servi les intérêts d’Israël », affirme Eitan Barak. Assurément, si celui-ci avait été un dirigeant plus modéré, l’Etat hébreu aurait eu plus de peine à mobiliser les pays occidentaux contre le programme nucléaire iranien.

Les options stratégiques d’Israël vont considérablement se réduire après cet accord, qui rappelons-le, devrait conduire à une entente entre les grandes puissances et l’Iran, selon Eitan Barak. « Les puissances occidentales désirent trop profondément un accord, Israël ne peut plus rien faire contre cela », soutient-il. Le régime des mollahs devrait donc devenir une puissance du seuil nucléaire et Israël devra se contenter d’opérations secrètes visant à découvrir au mieux l’état d’avancement du programme nucléaire iranien. Les renseignements israéliens scruteront alors toutes les informations pouvant attester que l’Iran ne respecte pas l’accord de Lausanne et tente discrètement de se doter de la bombe atomique.

« Le programme nucléaire iranien n’a jamais été spécifiquement développé en vue d’une opposition contre Israël », précise néanmoins le professeur Barak. Il est principalement une réaction à la guerre contre l’Irak, dans les années 1980, quand Saddam Hussein a fait usage d’armes chimiques. L’Iran a commencé à tenir un discours belliqueux visant d’Israël, lorsque les pressions diplomatiques, suite à la relance de son programme nucléaire, se sont intensifiées à son égard. Les dirigeants iraniens ont alors exposé un argumentaire, insinuant que l’arme atomique est dirigée contre Israël, une autre puissance nucléaire, à des fins de propagande, puisqu’elle savait qu’aucun pays ne serait prêt à remettre en question le programme nucléaire israélien. Une stratégie qu’Eitan Barak juge très efficace, compte tenu des derniers évènements.

Greenpeace activists stood with banners in front of the Israeli parliament  (Knesset) in Jerusalem at the same time that a welcome ceremony for Sarkozy was being held in side. On June 23, 2008. Photo by Chen Leopold/Flash 90

Un militant du mouvement Greenpeace, devant la Knesset. Crédit: Chen Leopold/Flash 90

Le rapport de force remis en question ?

D’un point de vue militaire, Israël est en position hégémonique dans la région, grâce à son arsenal militaire conventionnel, mais aussi, car elle est en possession d’ogives nucléaires.  Aucune armée n’est en mesure d’égaler les capacités de l’armée israélienne, au Moyen-Orient. Son comportement découle de cette position dominante. « Elle se permet de faire des opérations au Soudan, d’attaquer un réacteur nucléaire ou même de préparer un plan pour assassiner Saddam Hussein… Ça, c’est une puissance régionale ! », avance Eitan Barak. Cette situation provoque de la frustration chez les pays arabes, puisque le seul Etat non arabe du Moyen-Orient est en position hégémonique.

Ainsi, même si l’Iran arrive à obtenir l’arme suprême, le rapport de force entre Israël et ses voisins arabes ne devrait surement pas changer dans l’immédiat, selon le professeur Barak. Mais, cette situation hypothétique pourrait réduire la marge de manœuvres des Israéliens, puisqu’ils se sont habitués à agir comme un Etat en position de monopole sur la bombe atomique. Les citoyens israéliens devront aussi s’adapter et apprendre à vivre avec l’idée qu’un dirigeant étranger a la possibilité de sacrifier sa population afin de détruire leur pays. De plus, l’Iran a également des ambitions hégémoniques dans la région comme le démontre notamment son soutien au régime de Bachar al-Assad et à la rébellion des Houthis au Yémen. Ainsi, les ennemis d’Israël soutenus par l’Iran se sentiront dans des dispositions plus confortables pour se confronter à l’Etat hébreu, grâce au fait qu’une puissance nucléaire les supporte. La perspective d’un Iran nucléarisé n’a donc pas fini de hanter les esprits des dirigeants israéliens.

Nadav Rebibo